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    Publié : 23 juillet 2010
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    Le centre d’internement de Gaillon (Eure)

    Il a existé des camps de concentration en France avant et pendant la Seconde Guerre mondiale.

    Le seul camp de concentration nazi ayant existé sur le territoire français actuel est le Struthof en Alsace alors sous administration allemande. Ce camp était équipé d’une chambre à gaz.

    Bien qu’utilisé par les historiens, et par les administrations elles-mêmes, le terme camps de concentration est parfois controversé pour les camps français, et lui est préféré le terme camps d’internement, pour les différencier des camps nazis aux conditions en général beaucoup plus dures. Les conditions de vie dans les camps de concentration français ont été très variables, selon les lieux et les époques. Si, dans la plupart, la privation de liberté était complète et les conditions matérielles étaient rudes, dans très peu de cas l’alimentation a été aussi déficiente que dans les camps nazis. La mortalité est toujours restée très inférieure à celle des camps nazis.

    40 000 étrangers, dont de nombreux réfugiés espagnols, sont soumis, à partir de septembre 1940 aux travaux forcés dans ce qu’on appelle les « Groupes de travailleurs étrangers ». En métropole, il peut s’agir de travaux agricoles, ou de travaux de fortification du mur de l’Atlantique dans le cadre de l’Organisation Todt. (cf http://fr.academic.ru/dic.nsf/frwiki/267093 )

    Cf une chronologie de l’internement en France sur
    http://www.exilordinaire.org/rubriques/?keyRubrique=chronologie_de_linternement

    Cf carte incomplète sur
    http://www.memorialdelashoah.org/upload/medias/JS_A3_FranceC15multiCMJNmodiMer.pdf

    Cf Denis Peschanski, directeur de recherche au CNRS, Centre d’histoire sociale du XXe siècle (Paris 1), l’auteur de « La France des camps : l’internement, 1938-1946 », éd. Gallimard, 2002.
    Lire une de ses contributions sur
    http://www.cheminsdememoire.gouv.fr/page/affichepage.php?idLang=fr&idPage=2325

    Plusieurs camps ont existé en Normandie :

    - Argentan dans l’Orne, Centre de rassemblement des étrangers
    - Athis-de-l’Orne dans l’Orne, Centre de rassemblement des étrangers
    - Barenton dans la Manche, Centre de rassemblement des étrangers, pour les nomades
    - Carrouges dans l’Orne, Centre de rassemblement des étrangers
    - Damigny dans l’Orne, Centre de rassemblement des étrangers.
    - Dampierre dans le Calvados, Centre de rassemblement des étrangers.
    - Domfront dans l’Orne, Centre de rassemblement des étrangers
    - L’Épinay-le-Comte dans l’Orne, Centre de rassemblement des étrangers.
    - Les Essarts-Varimpré dans la Seine-Maritime, Centre de rassemblement des étrangers
    - Falaise dans le Calvados, Centre de rassemblement des étrangers
    - Lisieux dans le Calvados, Centre de rassemblement des étrangers
    - Camp de Bellevue à Meuvaines dans le Calvados, Centre de rassemblement des étrangers
    - Neufchâtel-en-Bray dans la Seine-Maritime, Centre de rassemblement des étrangers

    Sans oublier Gaillon dans l’Eure, pour les internés politiques et de droit commun

    Un mémoire de maîtrise réalisé par Hervé Bertonchini, porte sur « Les camps d’internement administratif de Gaillon », il a été effectué sous la direction d’Olivier Dumoulin à l’ Université de Rouen, en 1993 (194 pages et un volume d’annexes). Un compte-rendu de ce travail de recherche (avec quelques illustrations) est disponible sur
    http://criminocorpus.in2p3.fr/article475.html

    « La maison centrale de Gaillon avait été transformée en caserne aux débuts du XXe siècle. Le château du cardinal Georges d’Amboise retrouva sa fonction carcérale durant l’Occupation et à la Libération : un camp d’internement administratif y fut organisé. Pendant l’Occupation, plusieurs catégories "d’indésirables" furent acheminées par les gouvernements du maréchal Pétain à Gaillon. Huit Juifs, arrêtés dans l’Eure en novembre 1942, n’y séjournèrent que six jours avant leur transfert à Drancy. Près d’une quarantaine de droits communs (principalement des femmes) furent également internés dans le château. Deux groupes plus importants constituèrent la population de ce camp : des politiques (130 hommes et 129 femmes) et des trafiquants de marché noir (272 hommes et 14 femmes).

    Arrêté d’internement pour marché noir
    Le mémoire apporte de précieuses informations sur la répression des trafics de denrées par les autorités de Vichy (professions des internés, types de trafics). De nombreux communistes de la région parisienne sont arrêtés durant l’automne 1941 et conduits dans le camp de l’Eure. Parmi eux, Pierre Semard, ancien membre du comité central, secrétaire de la fédération des Cheminots CGT. Ils sont rejoints par des auteurs de manifestations séditieuses : collage de papillons contre la politique du gouvernement, distribution de tracts, propos hostiles à la personne du Maréchal etc. Les autorités allemandes ne se désintéressent pas de leur sort et, à plusieurs reprises, organisent des transferts vers le camp de Compiègne.

    A la Libération, 1400 individus furent acheminés à Gaillon. Les femmes représentaient 35 % des internés. Les trafiquants de marché noir représentaient 19% de l’effectif. Durant les premiers mois, le camp accueillit les suspects d’activités "anti-nationales" du département de l’Eure. A partir d’août 1945, il devint le seul camp d’internement administratif des cinq départements normands. Des habitants de la région parisienne y sont également conduits. Le mémoire présente les deux pics d’arrestations : les lendemains de la Libération, puis les arrestations de mai à juin 1945 de personnes parties travaillées en Allemagne et rapatriées en France après l’écroulement du Reich. Les finalités de ces internements sont analysées ainsi que le devenir des internés. Les suspects de collaboration appartiennent à plusieurs catégories : les volontaires partis travailler en Allemagne ( près de 227 dénombrés par l’auteur), les membres de partis ultras (PPF, RNP, MSR...), les membres de formations militaires ou paramilitaires (SS et miliciens), les fonctionnaires du régime précédent, les suspects de dénonciation.

    Le mémoire consacre une seconde partie aux conditions de vie dans le camp : état sanitaire, nourriture, visites, relations avec la ville de Gaillon, personnel de surveillance etc. Plusieurs chapitres sont consacrés aux réactions des internés, à leur ennui, leurs attentes et leurs craintes. « 
    Jean-Claude Vimont

    Ce mémoire est consultable au Archives départementales de l’Eure : Arch. dép. Eure, 10 J 144

    Quelques internés à Gaillon :

    - Témoignage de Secundina Barcelo :

    « Je suis entrée en France en février 1939, en passant par la frontière de Puigcerda. J’ai été internée pendant un jour ou deux dans un hangar de la gare de La Tour-de-Carol, avec d’autres femmes, des enfants et des hommes d’un certain âge, d’où nous avons été transférés en train aux Andelys (Eure) et logés dans une ancienne prison. Au bout de quelques mois, on nous a envoyés à Gaillon (Eure) et logés aussi dans une vieille prison pour jeunes, jusqu’en juin 1940. Comme toute la population qui fuyait face aux troupes allemandes qui avançaient, nous avons participé à l’exode à pied par les routes, en direction du sud. Arrivés à la Loire, les Allemands nous avaient rattrapés et nous avons donc dû retourner en arrière, jusqu’à Paris. »

    http://bteysses.free.fr/espagne/Secundina_fr.html

    Un site évoquant l’exil des réfugiés espagnols :
    http://www.retirada.fr/

    - Au début 1942, Pierre Semard est transféré de Bourges au camp d’internement de Gaillon où il se retrouve avec les détenus de droit commun. Le 6 mars, on l’envoie à la prison d’Évreux. Il est fusillé comme otage le lendemain à la demande des autorités allemandes.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Semard

    - Plusieurs internés de Gaillon sont cités sur le site http://www.memoirevive.org/ qui a pour ambition de recenser et de garder la mémoire des déportés des convois des 45OOO et 31OOO d’Auschwitz-Birkenau. Nous pouvons citer Pierre PIQUENOT (n°45984), Robert LAMBOTTE (n°45722), Roger AUMONT (n° 45185), mais aussi Clarin Bonaventure BAIXAS (n°45292) dont la biographie offre quelques détails sur le camp de Gaillon :

    « Membre du Parti communiste et secrétaire de section, il est élu conseiller municipal de Nanterre le 12 mai 1935, sur la liste dirigée par Pierre Brandy et Raymond Barbet. Il est élu maire-adjoint, en charge des sports et de la jeunesse.
    Pendant la guerre d’Espagne, il fait partie d’une délégation qui se rend à Barcelone pour y apporter du ravitaillement et ramener des réfugiés.

    Le 5 octobre 1939, comme pour la plupart des villes de la “banlieue rouge", le conseil municipal de Nanterre est “suspendu” par décret du président de la République (sur proposition du ministre de l’Intérieur) et remplacé par une délégation spéciale nommée par le préfet.
    En 1939, il est arrêté une première fois à son domicile, alors que son épouse est enceinte et écroué à la Maison d’arrêt de Fresnes (Val-de-Marne - 94).
    Le 29 février 1940, le conseil de préfecture de la Seine déchoit Clarin Baixas de son mandat pour appartenance au Parti communiste.

    Il reste actif dans le Parti communiste clandestin et distribue des tracts sur son lieu de travail (selon l’attestation du Front national). Une liste établie par la police française indique qu’il est « arrêté deux fois au cours des hostilités pour propagande communiste clandestine » et qu’il « a repris son activité depuis sa libération ».

    Le 5 octobre 1940, au petit-jour, il est arrêté à son domicile en revenant chez lui voir son épouse et ses enfants ; depuis plusieurs jours il se cachait chez d’autres membres de sa famille.
    Il est appréhendé par la police française lors de la grande vague d’arrestations ciblées organisée dans les départements de la Seine et de la Seine-et-Oise par les préfets du gouvernement de Pétain contre des hommes connus avant guerre pour être des responsables communistes (élus, cadres du PC et de la CGT) ; action menée avec l’accord de l’occupant. Après avoir été regroupés en différents lieux, 182 militants de la Seine sont rapidement placés en internement administratif au “centre de séjour surveillé” (CCS) d’Aincourt (Val-d’Oise - 95), créé à cette occasion dans les bâtiments réquisitionnés d’un sanatorium isolé en forêt.
    Dès son arrestation, Clarin Baixas - qui est très myope - est privé de ses lunettes.
    Le 24 juin 1941, il fait partie d’une trentaine de « meneurs indésirables » transférés à la Maison d’arrêt de Rambouillet (Yvelines - 78), à la suite d’ « actes d’indiscipline » collectifs.
    Le 27 septembre 1941, il fait partie des 23 militants communistes de la Seine transférés au “centre d’internement administratif” (CIA) de Gaillon (Eure - 27), un château Renaissance isolé sur un promontoire surplombant la Seine et transformé en centre de détention au 19e siècle, puis en caserne.
    Le 30 novembre 1941, il écrit depuis ce camp à sa nièce Jacqueline, par l’intermédiaire de Raymonde, son épouse (les détenus n’ont droit qu’à deux lettres par semaine). Rappelant qu’il est détenu depuis 14 mois, il lui donne l’emploi du temps du camp : « Lever le matin. 8h30, toilette. Nous avons ensuite une promenade dans la cour de 10 h à 11 h. À 11 h 30, repas. Ensuite, nous remontons dans nos chambres jusqu’à 15 h, puis promenade jusqu’à 17 h. À 18 h, la soupe, et 20 h 30, extinction des lumières. Enfin, sur 24 heures, nous sommes 20 heures enfermés. »
    Le 20 décembre, il écrit à sa sœur aînée, Thérèse, indiquant qu’il a bien reçu le mandat de celle-ci et que son moral est bon. Cependant, il ajoute : « J’aurai besoin de me retaper un peu, car les forces en ont pris un coup. » Concernant la vie du camp, il précise : « Ici pour le tabac, nous touchons trois paquets de gris, c’est-à-dire la ration générale. On s’en passe plus facilement que de manger. Pour les visites, il y a deux jours la semaine : le jeudi et le dimanche de 14 heures à 16 heures ; c’est court. On nous a fait des visites plus longues pour le jeudi de Noël, le dimanche 28, Ainsi que le jeudi 1er janvier. Ces trois jours-là, les visiteurs ont droit de rentrer le matin de dix heures à midi et de deux heures à cinq heures l’après-midi. Il te faut un papier d’identité, c’est tout. Certes, cela fait des frais : 75 francs de chemin de fer. Tu as un seul train le matin à 7 h, gare Saint-Lazare ; tu descends en gare de Gaillon. »
    Le 20 janvier 1942, avec l’accord des autorités du camp, il écrit une courte lettre à sa sœur Thérèse (mère de Jacqueline) pour la prévenir que les détenus sont privés des visites de leur famille à la suite de l’évasion de deux d’entre eux - Roger Ginsburger/Pierre Villon et René Guégan - trois jours plus tôt. Clarin (Michel) Baixas précise qu’il souffre d’un « sale rhume ; mais ça n’est rien. »
    Le 24 février, il écrit à Thérèse : « Je ne tousse plus du tout. Ma plus grande maladie est celle de bien des gens : ne pouvoir manger à ma faim. » Il lui annonce que l’interdiction des visites, qui devaient être levée le dimanche 22 février, a été prolongée jusqu’à nouvel ordre : « Aussi, les femmes qui sont venues sont reparties sans voir leurs maris. (…) Raymonde qui devait venir, elle aussi, dans une quinzaine de jours. » « Ici, le froid continue. Il y a une belle couche de neige. Vraiment, tout s’en mêle : avec la misère et la faim, le froid. » Il semble finalement qu’il n’ait reçu aucune visite familiale à Gaillon.

    Selon une note de la police (RG ?) datée du 18 février 1942, il figure sur une liste de 43 « militants particulièrement convaincus, susceptibles de jouer un rôle important dans l’éventualité d’un mouvement insurrectionnel et pour lesquels le Parti semble décidé à tout mettre en œuvre afin de faciliter leur évasion », et qui sont pour la plupart internés au camp de Gaillon.

    Le 5 mars 1942, Clarin (Michel) Baixas est parmi les 16 internés de Gaillon remis aux autorités d’occupation à la demande de celles-ci et conduits en autocar au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise - 60), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 - Polizeihaftlager). Là, son épouse et son fils aîné, Roger, lui rendent au moins une visite.
    Pendant sa détention en France, Clarin Baixas fait des dessins à la plume pour ses enfants.

    Entre la fin avril et la fin juin 1942, il est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).
    Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits sous escorte allemande à la gare de Compiègne et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30. Sa famille ne reçoit plus aucune nouvelle.

    Le 8 juillet 1942, dans l’après-midi, Clarin Baixas est enregistré à Auschwitz, sous le numéro 45192. « 
    http://www.memoirevive.org/biographies/45192.html

    - Sur un autre site, la biographie de Maurice Auguste BERTOUILLE, déporté à Auschwitz (n°45233) évoque également son passage à Gaillon
    Cf http://politique-auschwitz.blogspot.com/2010/05/bertouille-maurice-auguste.html. Idem pour SALMON Fernand (n°46093) : http://politique-auschwitz.blogspot.com/2010/05/salmon-fernand.html