Publié : 23 juillet 2010
    Format PDF Enregistrer au format PDF

    Les camps d’internement en Seine-Inférieure

    Quatre mémoires de maîtrise réalisés à l’Université de Rouen portent sur des prisons ou centres d’internement.

    - « Les camps d’internement en Seine-Inférieure à la Libération »

    Nicole Marty

    Mémoire de maîtrise d’histoire contemporaine dirigé par Jean-Claude Vimont, Université de Rouen, 2001, 134 pages et annexes.

    Compte-rendu de Jean-Claude VIMONT dans
    http://criminocorpus.in2p3.fr/article473.html

    « Dans son Guide des archives judiciaires, Jean-Claude Farcy avait mentionné l’existence d’archives sur le camp d’internement de suspects de collaboration situé dans l’enceinte d’une institution scolaire privée rouennaise, Join-Lambert. Nicole Marty a offert la première analyse de ce camp et de ses annexes situées au sein de la prison Bonne Nouvelle et dans l’établissement d’assistance de Grugny. Ces deux annexes sont par ailleurs évoquées dans les mémoires de maîtrise de Farid Mebarki et Valérie Cordier. Ces travaux complètent utilement l’étude de Denis Peschanski sur les camps d’internement français et sont à mettre en relation avec le mémoire d’Hervé Bertonchini sur les camps établis au sein de l’ancienne maison centrale de Gaillon, dans l’Eure, pendant l’Occupation et à la Libération.
    L’étude présente les ordonnances et arrêtés qui présidèrent à l’organisation de ces structures administratives dépendant du ministère de l’Intérieur : l’ordonnance du Comité français de libération nationale du 20 novembre 1943 sur l’internement des individus dangereux pour la défense nationale et la sécurité publique, ordonnance qui faisait référence à une ordonnance du 8 novembre 1939 autorisant les préfets à assigner à résidence ou à interner des individus dangereux jusqu’à la fin des hostilités. Un arrêté du 14 mars 1944 réglementait les internements, les modalités des écrous, l’organisation des visites et des correspondances, l’ordonnance du 4 octobre 1944 sur "l’internement des individus dangereux pour la Défense nationale et la Sécurité publique"...

    Les individus internés devaient rembourser leurs frais d’entretien (18 francs par jour en 1944 dont 15 francs et cinquante centimes pour leur nourriture ; 21 francs par jour en 1945), mais ils n’avaient rien à payer s’ils étaient reconnus insolvables après enquête auprès de leur municipalité d’origine, s’ils étaient libérés avec un avis favorable de la commission de vérification des internements ou encore s’ils étaient acquittés par une cour de justice ou une chambre civique. Si dans les premières heures des lendemains de la libération, les arrestations et internements se firent dans un certain désordre - placements dans la prison de Neufchâtel-en-Bray, dans celle du Pollet à Dieppe, dans celle du Havre en partie détruite lors des bombardements - ils furent ensuite mieux organisés par une Commission d’épuration placée auprès du Comité départemental de libération (24 octobre 1944), par une Commission de contrôle des internements placée auprès du préfet (la première séance de la commission de Rouen se tint le 10 décembre 1944).

    Les effectifs des internés ne sont pas aisés à établir car les sources sont parfois contradictoires. De la Libération à août 1945, 2119 arrêtés d’internement furent signés par le préfet de Seine-Inférieure (1544 de septembre à décembre 1944). Ces arrêtés ne signifient pas forcément arrestations car des collaborateurs ont fui. Par ailleurs des FFI procédèrent à des arrestations, sans attendre les arrêtés préfectoraux. Deux registres concernant Join-Lambert mentionnent 1882 individus matriculés. Une note non datée des renseignements généraux signale 1788 internés. Nous approchons d’un ordre de grandeur voisin de 2000 internés. Dans l’établissement de Join-Lambert, l’effectif le plus important est atteint le 30 octobre 1944 : 865 internés. Fin juillet 1945, les quelques internés demeurant encore à Join-Lambert furent transférés à Gaillon, devenu centre d’internement pour les cinq départements normands.

    Le mémoire présente la vie quotidienne dans ce camp qui occupait les quatre-cinquième d’un établissement scolaire et où les élèves apercevaient les internés en promenade depuis leurs salles de classes. Les premiers internés durent nettoyer cet établissement qui avait été en partie réquisitionné par les troupes allemandes, puis par les Miliciens. Le rez-de-chaussée accueillit les parloirs, l’infirmerie, les salles des enquêteurs, les réfectoires. Dans les étages furent aménagés des dortoirs de 40 et 28 personnes. Quelques petites chambres furent occupées par des notables. Le camp fut improvisé : précarité du couchage, alimentation médiocre et insuffisante, hygiène déplorable, mais bien des rouennais victimes des bombardements vivaient eux aussi dans la précarité.

    Nicole Marty offre également des profils d’internés que les études en cours sur l’Epuration compléteront certainement. Les annexes de qualité présentent des lettres qui reflètent l’état d’esprit de certains internés. (Jean-Claude Vimont)

    - "GRUGNY : De l’assistance à l’internement"

    Valérie CORDIER

    Extraits d’un article publié dans Mémoires de la protection sociale en Normandie, n° 2, décembre 2003, p. 81-93, est issu du mémoire de maîtrise de Valérie Cordier, L’Établissement de Grugny. Quelques aspects de la politique d’assistance départementale de la Seine-Inférieure à travers les mouvements des populations. 1910-1970 , sous la direction de Jean-Claude Vimont, Université de Rouen, 2000-2001, 176 p. et annexes.
    Cf http://www.criminocorpus.cnrs.fr/article468.html

    Les deux conflits mondiaux ont eu évidemment un impact important sur la vie économique du département. Il a dû organiser en urgence l’accueil de réfugiés, ainsi qu’une assistance aux plus malades. Il en est de même pour l’accueil des Espagnols arrivés dans le département à partir de 1937. L’établissement est sollicité pour accueillir dans un but humanitaire ces familles, mais hors des structures existantes.
Nous pouvons parler de la création d’un centre d’internement administratif similaire à ceux du Sud de la France. Ainsi jusqu’en 1942, se juxtaposent deux structures distinctes ayant uniquement en commun une unité géographique et administrative.

    Réfugiés

    
L’évacuation des territoires touchés par le conflit provoque dans le département l’afflux de réfugiés. Entre 1915 et 1919, l’établissement accueille 175 réfugiés provenant principalement d’hospices du Nord de la France, pour 52 d’entre eux le séjour a duré 51 mois. Mais c’est durant le second conflit que les effectifs furent les plus importants. Les réfugiés arrivent à partir du 13 mai 1940 et se succèdent journellement jusqu’au 8 juin. Ils sont tous civils et viennent de Belgique, du Nord de la France. Durant cette période l’Établissement accueille 2 765 réfugiés, s’y ajoutent les évacuations des hospices locaux, l’arrivée des enfants de l’École départementale d’Aumale et ceux de l’Institut de perfectionnement de l’enfance d’Yvetot. L’ampleur des mouvements de réfugiés est sans commune mesure avec celle du précédent conflit. L’établissement doit faire face à cette situation d’urgence avec ses propres moyens. La distribution de nourriture est possible grâce à la production maraîchère de la ferme et aux réserves. Ce qui provoque, dès le début du conflit, l’épuisement de celles-ci. Il faudra au Directeur, toute son énergie pour s’approvisionner en produits de base et le travail des pensionnaires pour assurer un régime alimentaire minimum aux pensionnaires.

    Républicains espagnols


    La présence de réfugiés espagnols [1] est effective de 1937, jusqu’en 1942. Les premiers réfugiés arrivent en juillet 1937. Le Préfet en oriente 45 sur Grugny. Outre l’aide accordée à toute population en détresse, il doit assurer, sur injonction du ministère de l’Intérieur, l’ordre afin d’éviter toute poursuite d’activité politique, voire terroriste, de la part des Républicains espagnols. L’assignation à résidence des réfugiés est imposée. Il ne sortent pas de l’établissement et sont installés dans le « parc des Réfugiés » ceint de 2000 mètres de clôture. Les 1311 réfugiés sont abrités sous des bâches et disposent dans un premier temps de matériel de cuisine itinérant ; dix baraquements en bois seront construits dès 1937. L’établissement fournit la nourriture, une assistance médicale et des surveillants « affectés constamment au service intérieur du parc des Réfugiés ».

    Épurés

    
À la Libération, plusieurs camps d’internement sont créés dans le département afin d’accueillir les internés pour faits de collaboration. À Rouen, les locaux de Join-Lambert vont abriter les services destinés à organiser l’épuration du département. Ces locaux sont rapidement insuffisants, les internés sont orientés dans des annexes : la prison Bonne Nouvelle à Rouen et l’établissement de Grugny. [2] De même, les travaux de Nicole Marty [3] font apparaître l’utilisation de l’établissement comme lieu de détention d’hommes et de femmes, puis de femmes uniquement à Grugny. Ces annexes dépendent uniquement de Join-Lambert au niveau administratif et organisationnel. Les internés sont certainement hébergés dans les bâtiments de bois construits en 1937 pour les réfugiés espagnols. Nous ne pouvons apporter aucune information sur les effectifs, sur la vie quotidienne des internés ni sur le rôle du personnel de l’établissement. »

    Notes

    [1] Caroline Legendre, « Les réfugiés espagnols dans l’Eure et la Seine-Inférieure », Mémoire de maîtrise, sous la direction de Michel Pigenet, Université de Rouen, octobre 1988.

    [2] Farid Mébarki, « Bonne Nouvelle 1938-1948. Chronique d’une dérive », Mémoire de Maîtrise sous la direction de Jean-Claude Vimont, Université de Rouen, 1999, p. 94-95.

    [3] Nicole Marty, Les camps d’internements en Seine-Inférieure à la Libération, Mémoire de Maîtrise sous la direction de Jean-Claude Vimont, Université de Rouen, 2000-2001.

    - « BONNE NOUVELLE 1938-1948. Chronique d’une dérive »

    Farid Mebarki

    Mémoire de maîtrise d’histoire contemporaine, sous la direction de Jean-Claude Vimont, Université de Rouen, 1999, 135 pages et annexes.

    Compte-rendu de J-C VIMONT dans
    http://www.criminocorpus.cnrs.fr/article471.html

    « Ce mémoire contribue à combler les lacunes que constatait Michelle Perrot sur notre connaissance des prisons de l’Occupation. Elle n’avait pas connaissance des travaux de Pierre Pédron et de Corinne Jaladieu, ceux plus récents de Christian Carlier qui offrent de précieux jalons sur cette période sombre. L’auteur privilégie une approche qualitative, tente de cerner la vie quotidienne de cette maison d’arrêt et de correction rouennaise qui dut laisser une part de ses bâtiments à l’aménagement d’un quartier allemand, et, à la Libération, à la création d’une annexe du camp d’internement d’épurés suspects de Join Lambert. Il s’appuie sur une maîtrise antérieure de Géraldine Feugère qui avait offert une approche quantitative des détenus emprisonnés à partir de l’analyse des registres d’écrous. Nous sommes en présence de la chronique d’une faillite, celle de l’Administration pénitentiaire, au récit d’une ère de grande misère, faite de promiscuité, de ravitaillement insuffisant malgré les œuvres caritatives autorisées à venir au secours des détenus, une ère de froid pénitentiaire, de dégradation et de maladies. Le mémoire débute par une présentation de cet établissement pourvu de dortoirs et de cellules durant les années trente. il évoque la détérioration des conditions de détention durant la drôle de guerre à la suite d’une inflation des incarcérations plus ou moins en relation avec le conflit (incarcérations de communistes). Des restrictions alimentaires et en matière de chauffage durcissent les conditions d’emprisonnement. L’épisode se clôt sur l’exode pénitentiaire et le pillage de la prison de Rouen, restée ouverte pendant quinze jours du mois de juin 1940. Farid Mebarki évoque rapidement le quartier allemand aménagé dans la prison. Il insiste sur les liens entre la tutelle allemande et l’administration pénitentiaire française : les transferts de détenus communistes d’un quartier à un autre, le sort des libérables déportés ou acheminés en Allemagne pour le STO, les chantiers extérieurs mis au service de l’aménagement de fortifications, les filets de camouflage en chanvre fabriqués dans les ateliers. Il évoque la saleté, la misère, le rationnement, les trafics et les maladies dans cet établissement qui fut à plusieurs reprises bombardé. Dans une dernière partie, l’auteur décrit Bonne Nouvelle durant les années qui suivent la Libération. Une annexe à un camp d’internement de suspects de collaboration u est aménagé jusqu’en avril 1945. Les désordres de l’après-guerre contribuent à maintenir un taux d’incarcération élevé, d’autant que des résistants-malfaiteurs y voisinent avec des prévenus et condamnés pour intelligence avec l’ennemi, des prisonniers de guerre allemands et toujours des soldats indisciplinés. Le mémoire présente parfaitement une prison dans la tourmente, une prison à la dérive. « (Jean-Claude Vimont)

    - "LA PRISON DE BONNE NOUVELLE. 1939-1945"

    Géraldine Feugère

    Mémoire de maîtrise d’histoire contemporaine dirigé par Olivier Dumoulin, Université de Rouen, 1995, 91 pages et un volume d’annexes

    Compte-rendu dans
    http://www.criminocorpus.cnrs.fr/article476.html

    « Ce mémoire a été élaboré à partir d’un dépouillement exhaustif des registres d’écrous de la prison Bonne Nouvelle durant le Second conflit mondial. Une base de données a été constituée à partir d’un échantillonnage, puisque l’auteur estime à environ 20 000 les mentions figurant dans les registres. Géraldine Feugère a donc établi 3890 fiches, analysant un formulaire d’écrou sur cinq. Le mémoire est donc un précieux instrument de travail, même si certaines analyses mêlent la période de la drôle de guerre, celle de l’Occupation et les premiers mois de la Libération. L’augmentation de la population incarcérée est flagrante. Les difficultés économiques frappent toutes les catégories professionnelles et on assiste à une diversification du recrutement de la population pénale, tant du point de que social que géographique. Les infractions sont aussi plus diverses qu’avant guerre et certaines dépendent de la législation du régime en place. Ce travail pionnier s’interroge sur les permanences et les inflexions en période de guerre. Il aborde également les difficiles conditions de vie dans cette prison surpeuplée. » (Jean-Claude Vimont)