Publié : 23 juillet 2010
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    Albert POGNANT, résistant F.T.P.

    SOUVENIRS de GUERRE

    Albert POGNANT

    (1939-1944)

    http://ppognant.online.fr/cadalb01.html

    Albert Pognant, né le 14 juillet 1915 à Sainte-Marguerite-sur-Mer (76), décédé le 29 décembre 2003 à Rouen, appartint à à deux réseaux : la Mission belge de liaison et les F.T.P.

    Extraits du site de Patrick Pognant qui a transcrit et mis en forme la discussion qu’il avait eue avec son père en 1977.

    « Octobre 1942 - août 1943 : la Résistance en France ; Rouen

    Je rentre en train à Rouen. Mes parents - qui ont quitté Dieppe pour Rouen - ne sont pas là pour m’accueillir à la gare et je suis très déçu. Je me rends à la maison mais ils ne sont pas là. Je vais chez des amis de mes parents qui habitent en face. Ils sont trois (le mari, la femme et leur fille). Pourtant, le couvert est dressé pour cinq et je sens une sorte de gêne chez mes hôtes. Ils me demandent si je veux dîner avec eux. J’accepte et m’assois à la table... Quelle n’est pas ma surprise alors de voir arriver deux soldats allemands ! Je me lève, stupéfait, et la maîtresse de maison fait les présentations (je me souviens que l’un d’eux s’appelle Rudy). Ils me tendent la main mais je refuse de la leur serrer. On s’assoit. L’un d’eux cause bien français et il me demande ce que je faisais en captivité. Je leur explique que je n’aime pas les Allemands car ils m’ont fait prisonnier. Je les quitte après dîner, toujours sans leur serrer la main et je rentre chez mes parents.
    J’étais couché quand mes parents arrivent par le dernier train de Dieppe. Ils étaient allés m’attendre là bas. Je leur raconte ce que j’avais vu chez leurs amis. Ils étaient au courant et disent que ce n’est pas la première fois que les Allemands viennent chez eux. La femme les recevait car sa fille, âgée de vingt-huit ans, n’était pas mariée et elle cherchait avec obstination un mari pour elle. Cette femme était un peu simpliste mais elle n’était pas collaboratrice et ne dénonçait pas ses voisins et quiconque.

    Nous sommes en octobre 1942 et je ne peux rester sans rien faire. Aussi, je rentre aux Chemins de Fer, à Rouen. Là, je prends contact avec des résistants. Je suis présenté à l’un des chefs locaux des F.T.P. (francs-tireurs partisans). Je commence donc à faire de la résistance. Le chef de gare de Rouen-Droite, quand il me voit seul, me parle de résistance, en disant qu’il fallait que les jeunes en fassent, que ce ne sont pas les organisations qui manquent, etc. Comme il boit, je me méfie toujours de lui et reste discret sur mes activités extra professionnelles... Un jour, je finis quand même par lui dire la vérité (d’autant que je m’absentais souvent !) et il s’en montre très heureux. Il m’avoue que lui aussi appartient à une organisation mais qui fait uniquement du renseignement (Mission belge de liaison et Libé-nord). Comme j’étais affecté aux bagages arrivée, il me propose de travailler pour lui.
    - Il faudrait que vous ouvriez les bagages allemands et que vous notiez tout ce qu’il y a d’intéressant. Les mouvements des régiments nous intéressent particulièrement...
    J’accepte et du coup, j’appartiens à deux réseaux : la Mission belge de liaison et les F.T.P.. Avec mon camarade Lecarpentier, nous faisons le travail demandé par le chef de gare pour le compte de la Mission belge. Nous lui remettons nos trouvailles.

    Un jour de juin 1943, mon chef F.T.P. me dit qu’il faut faire sauter le dépôt de Martainville (Rouen) :
    - Nous nous introduirons de nuit dans le dépôt.
    - Si c’est la nuit, on va tout de suite se faire canarder comme des lapins ! m’exclamé-je.
    Je finis par le convaincre d’opérer en plein jour en proposant le plan suivant :
    - Nous ferons cela à l’heure de midi car à cette heure, il n’y a personne dans le dépôt : tout le monde est parti manger. Pendant qu’un fera le guet, l’autre placera les charges de plastique dans les machines.
    Nous partons mon chef et moi. Je porte la musette remplie de charges de plastique. J’ai réussi à obtenir deux casquettes d’employés des Chemins de Fer. Pour rentrer dans le dépôt, il y a une petite entrée de deux mètres de large avec un couloir d’une cinquantaine de mètres. A ma surprise, j’y trouve des soldats allemands : ils attendent que le réfectoire se vide pour aller manger à leur tour. Je ne peux plus reculer, ni mon chef qui me suit à quelques mètres derrière. Je tremble que l’un des soldats me fasse ouvrir ma musette mais ils me laissent passer et je pénètre dans le dépôt où mon chef me rejoint. Nous opérons tel que prévu. Nous nous sauvons. Une heure et demie après, nous entendons le résultat de notre travail avec l’explosion des machines.

    Fin août 1943, avec les F.T.P., nous entreprenons l’attaque de la mairie de Barentin. Nous sommes trois. Le chef, un camarade et moi. Le but est de voler tous les tickets de rationnement (lait, pain, textiles, chaussures...). Le chef explique le plan d’attaque :
    - Je vais monter avec Pognant dans le bureau en ayant pris soin de coller une étiquette sur la porte "absentes pour une heure".
    Puis, s’adressant au troisième camarade :
    - Toi, tu restes au pied de l’escalier. Si quelqu’un monte, tu lui files le train en lui mettant ton revolver dans le dos et tu le fais rentrer dans le bureau.
    Nous mettons à exécution notre plan. Mon chef et moi entrons dans le bureau après avoir collé notre étiquette. Nous fermons à clé et sortons nos revolvers en faisant signe aux filles de ne pas crier. Nous leur disons faire partie de la résistance et leur demandons les tickets, en ajoutant que nous ne leur ferons aucun mal. Nous mettons tous les tickets dans des sacs. Afin qu’elles ne soient pas ennuyées par les Allemands, nous commençons à attacher les filles et à leur mettre un bandeau sur la bouche quand soudain, on secoue la porte vivement. Une voix autoritaire s’exclame :
    - Qu’est-ce que c’est que ce bazar, il n’y a personne là-dedans ?
    On s’immobilise. Heureusement, le type redescend. Nous attendons quelques instants puis nous sortons en décollant l’étiquette de sur la porte. Nous retrouvons notre camarade au bas de l’escalier et nous nous sauvons. Plus tard, nous questionnons notre camarade. Comment se fait-il qu’il ait laissé monter un type ? Il avoue s’être absenté boire un coup au bistrot d’en face. Il se fait très sévèrement réprimander... A la sortie de Barentin, une femme nous attend avec son vélo. Nous lui remettons tous les tickets et rentrons sur Rouen. Ainsi, si nous sommes pris, les tickets sont sauvés. Heureusement, le retour sur Rouen s’effectue sans problème.
    Je dois préciser que le vol de tickets ne se faisait pas au détriment de la population civile car d’autres tickets étaient aussitôt fabriqués. Il est utile de préciser que ces tickets n’étaient pas pour notre consommation personnelle ! Il fallait que la Résistance puisse loger certains de ses membres chez l’habitant, lequel avait besoin des tickets pour les nourrir. Il fallait également trouver de l’argent. Jamais je n’ai eu le moindre avantage de tickets grâce à mes activités dans la Résistance !
    Je continue à servir les deux réseaux, bien qu’ils soient antagonistes. En effet, les réseaux de renseignements reprochent aux réseaux d’action de les gêner :
    - Quand vous tuez un soldat allemand, il y a des rafles qui désorganisent nos réseaux car nos agents s’y font prendre. Vous manquez par ailleurs d’efficacité. Nos renseignements sont beaucoup plus importants. Grâce à eux, la radio de Londres peut donner des informations très précises sur les mouvements de régiments ennemis. Grâce à eux, des bombardements très précis peuvent être effectués par les avions alliés...
    Lors du mariage de mon camarade Jean Derny, je fais la connaissance de celle qui deviendra plus tard mon épouse et dont les parents me cacheront.

    Mon camarade Lecarpentier (avec qui j’exécute les missions de renseignements pour le chef de gare) a un frère journaliste. Celui-ci se rend fréquemment dans les commissariats pour aller à la pêche aux informations. Il travaille pour un journal collabo mais cela ne l’empêche pas de nous donner des tuyaux. Il est au courant de l’opération à la mairie de Barentin et il est informé que les filles ont donné un signalement très précis des terroristes. Les Allemands sont à ma recherche et il me conseille de fuir.
    Je vais voir mon chef de gare qui me présente à son supérieur, le chef d’arrondissement.
    - Je vous mute à Saint-Valéry-en-Caux où vous ferez du renseignement. Nous sommes particulièrement intéressés par les défenses côtières etc.
    "En arrivant, sondez le chef de gare. Si vous le sentez de notre côté, dites-lui de ma part ce que vous êtes venu faire afin qu’il vous laisse libre d’aller et venir pour remplir vos missions de renseignement.
    Nous sommes en 1943, en plein âge adulte de la Résistance.

    Septembre 1943 - décembre 1943 : la Résistance en France ; Saint-Valéry-en-Caux

    Septembre 1943. J’arrive le soir à Saint-Valéry-en-Caux. Il n’y a pas d’hôtel, il n’y a rien pour manger. Le chef de gare me garde chez lui. Je lui raconte un peu ma vie, que j’avais été prisonnier de guerre, que je n’aimais pas les Allemands, qu’il y avait des groupes de résistants et que je trouvais ça bien, qu’il fallait absolument se débarrasser des Allemands par tous les moyens... Lui aussi me fait quelques confidences. Son fils est là. Il avait été dans un maquis F.T.P. en Corrèze d’où il s’était sauvé. Il trouvait que c’était trop politique, trop louche, qu’il en savait trop. Je raconte au chef de gare la mission dont m’a investi le chef d’arrondissement. Il s’en montre très satisfait. Il me trouve une chambre chez une vieille dame et où logeaient des jeunes, requis dans le cadre du S.T.O. (Service du Travail Obligatoire), et qui travaillaient à la défense côtière de Saint-Valéry-en-Caux et de la région (pour l’organisation T.O.D.T.).
    Je gagne la confiance des jeunes et je leur dis ce que je suis venu faire afin qu’ils me donnent des renseignements sur leurs activités. Le fils du chef de gare, qui est bien avec les gendarmes, m’obtient deux cartes d’état-major. Je réussis, avec tous les renseignements obtenus, à dresser, sur une des cartes dérobées, le plan des défenses allemandes de Saint-Valéry et de la région.
    Alors que je vais livrer ma carte à Rouen, je croise mon chef F.T.P. qui me reproche de ne plus travailler pour lui. Je lui dis que pour l’instant, je fais du renseignement et que je ne peux pas tout faire en même temps. D’ailleurs, ne suis-je pas en train d’aller faire une livraison ? Très intéressé par ma carte d’état-major, il me demande de lui en faire une pour lui. Je refuse en lui expliquant que c’est un travail très fastidieux. Puis je vais porter la précieuse carte à mon chef d’arrondissement qui la fera passer en Grande-Bretagne. À la gare, un de mes chefs, Bauerer, reçoit la Gestapo qui demande après lui. Il flaire le vent et il leur répond qu’il va les conduire à son bureau. Il conduit les deux Allemands dans un bureau vide et leur dit d’attendre, qu’il va le chercher. Les deux Allemands s’assoient sans savoir qu’ils avaient devant eux l’homme qu’ils étaient venus chercher et qui se sauve...

    Bauerer me rend visite à Saint-Valéry-en-Caux début décembre 1943. Il me dit venir voir le travail que je fais suite à ma carte d’état-major. Il me demande de compter tous mes frais mais je refuse. Je lui montre un peu Saint-Valéry. Il ne peut toutefois guère se rendre compte de mon travail car j’opérais très discrètement et cela serait trop risqué de tout lui montrer ! Ma chambre chez la logeuse a deux fenêtres : une grande et une petite. La grande donne sur le parc et la petite sur la cour. J’avais déjà échafaudé un scénario de fuite par cette petite fenêtre qui, à l’aide de quelques acrobaties, me garantissait la fuite dans l’hypothèse d’une arrestation surprise. Pourtant, ce scénario d’évasion en catastrophe ne va pas me servir... »

    Il est arrêté le 20 décembre 1943, transférer à la prison de Rouen
    Où il restera prisonnier six mois avant de s’évader.